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Lettre à Humbert Humbert, vidéo-poème, 6 min, 2018.

« Il ne voyait rien.
L’abysse entre eux lui apparut vertigineux, son ignorance furieuse. Il la fixait avec l’intensité des gens qui scrutent leur reflet dans les yeux de l’autre, d’un regard absent, vide, quasi transparent. Son souffle avait la consistance des gens qui n’écoutent pas, et elle aurait voulu l’étouffer dans ses halètements d’animal. Il s’en aperçut et se mit à pleurer. Par ses larmes il tentait sans succès de se laver du drame. Mais ce n’était pas des larmes de repentir, elles cherchaient autre chose. Elle sentait qu’elles venaient de loin, peut-être de son tout premier chagrin d’amour. A l’époque, il devait avoir son âge. Les gouttes qui se frayaient un chemin jusqu’à sa bouche avaient un arrière goût de fer. Elle sentit un vertige la prendre à la gorge en pensant que cette rencontre marquait le début d’un chagrin qui ne s’arrêterait jamais vraiment, et qu’elle serait un jour comme lui, à pleurer du fer sur un corps étranger. Tout en pleurant, il continuait comme un damné la conquête de sa terre alors cent fois dépucelée. La lumière était crasseuse dans sa couleur, la chambre vulgaire dans ses angles, tout était salement humain. Cet endroit n’existait que dans le kitsch, dans l’attente de l’oubli, il flottait dans l’inconscience.
Comme elle l’avait souhaité, ses gestes garderaient le tremblement de la première fois. Garants de sa fidélité à elle-même. Mais elle n’en parlerait jamais. »
Chrysalide, nouvelle, extrait.